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Je suis maintenant attelé aux affaires d'un Etat qui n'est pas tien
et ta défaite explique ma survie. J'avais grandi en milieu arabe; mon
fils, à Jérusalem, n'avait jamais vu d'Arabe avant notre rencontre,
et la seule expression de l'arabisme qui soit jamais parvenue à ses
oreilles était l'explosion des balles que la Légion arabe tirait
parfois sur nos fenêtres.
En Israël, la minorité arabe, victime du conflit qui nous déchirait,
vivait repliée sur elle-même et n'avait à peu près
aucun contact avec les Juifs. En pays arabes, l'idéal était
de faire comme si Israël n'existait pas : on supprimait son nom sur les
cartes, sur les placards publicitaires des journaux et même, dans certaines
églises du Liban, des Psaumes que les fidèles récitaient.
Les surfaces de contact entre Arabes et Juifs qui, voici vingt ans, couvraient
toute l'étendue du monde arabe avaient subi le sort de la peau de chagrin
; les ponts sautaient partout : nous ne touchions qu'aux points les plus douloureux
et les plus critiques.
En pays arabes, les communautés juives avaient été liquidées
sans phrase, en créant des centaines de milliers de réfugiés
dont personne ne parle et qu'aucun organisme international n'a songé
à prendre en charge: des Juifs tout juste bons à être
abandonnés à la charge de la juiverie. Dans toute l'étendue
des terres d'Islam, à chaque secousse provoquée par le conflit
israélo-arabe, les Juifs abandonnaient les pays dans lesquels ils étaient
établis depuis des millénaires, et où ils étaient
arrivés souvent avant la conquête musulmane. En Asie, en Afrique
du Nord, le triomphe du nationalisme s'est partout accompagné de la
liquidation totale ou partielle des communautés juives. La totalité
des Juifs du Yemen, quatre-vingt-dix-huit pour cent des Juifs irakiens, d'Aden,
tous les Juifs de Jordanie, quatre-vingt-quinze pour cent des Juifs syriens,
quatre-vingt-seize pour cent des Juifs égyptiens, quatre-vingt-quinze
pour cent Juifs libyens, la plupart des Juifs afghans, kurdes, indiens, une
importante partie des Juifs iraniens, turcs, libanais, quatre-vingt-dix pour
cent des Juifs tunisiens, quatre-vingt-dix-neuf pour cent des Juifs algériens,
près de quatre-vingt-dix pour cent des Juifs marocains ont quitté
leur pays natal depuis la création de l'État d'Israël.
Leur exode souvent a été dramatique, dans la nuit de la clandestinité
où la police les reléguait. Le plus souvent, ils partaient en
laissant tous leurs biens, aussitôt confisqués par les gouvernements
arabes. Des sommes considérables, représentant des générations
de travail et d'économie ont été ainsi perdues pour ces
réfugiés dont la plupart refirent leur vie en Israël en
partant de zéro. Je préfère passer sur la manière
dont les Juifs habitant les pays musulmans ont appris à connaître
les bienfaits de la police syrienne, égyptienne ou marocaine ; oui,
passons
La guerre de 1948, les accords d'armistice avaient transformé l'Etat
d'Israël en une forteresse fermée hermétiquement du côté
des Arabes. Pendant vingt ans, l'abîme s'était creusé
si profondément entre Arabes et Juifs qu'il semblait que nous habitions
non pas les parties différentes d'un même pays, mais deux planètes.
les contacts étaient devenus à peu près impossibles ou
inefficaces : en Israël, une frontière sanglante nous séparait.
Ailleurs, en Afrique du Nord, en Libye, en Egypte, au Liban, en Syrie, en
Irak, en Jordanie, au Yémen, les Juifs qui survivaient au grand exode
n'avaient plus la possibilité d'un échange libre.
Le conflit empoisonnait les relations entre Arabes et Juifs partout où
ils cohabitaient et ruinait toute chance de dialogue. j'eus souvent pendant
cette période l'occasion de parler avec des Arabes. En Israël,
leur situation portait à faux : quels que fussent leurs opinions et
l'avantage ou le désavantage qu'ils retiraient de notre présence,
ils ne pouvaient s'exprimer sans complexe. La frontière qui séparait
les pays arabes d'Israël passait à vrai dire par leur cur,
les déchirait, et souvent les torturait. Nous le sentions si bien que
nous avions fini par n'en plus parler. Nos problèmes quotidiens étaient
suffisants pour nous occuper les uns et les autres. Nous étions voués
à la construction du pays. Pendant vingt ans, malgré les incitations
venues de l'étranger, la coexistence fut paisible encore que dépourvue
de véritables échanges. Chacun couvait sa peine : l'Arabe, sa
guerre, le Juif, sa quête du repos ; comme dans les vieux ménages
aux disputes sclérosées, on vivait ensemble sans se parler.
La solitude arabe, au fond, était pire que la nôtre, à
bien des égards. En Israël, ils étaient les citoyens d'un
Etat, dont, pour la plupart, ils n'avaient pas voulu la naissance, et qui
était contraint de prendre à leur encontre des mesures de sécurité
difficilement supportées. L'Etat d'Israël devait d'abord penser
à sa survie : quelle qu'ait pu être sa volonté en ce qui
concerne l'intégration des Arabes, il était soumis à
des impératifs politiques qui aboutissaient à des mesures, ressenties
de la part de la population arabe, comme injurieuses et discriminatoires.
L'effort fait par le Gouvernement d'Israël dans le domaine de l'habitant,
de l'instruction, de l'hygiène, ne changeait rien au drame vécu
par les Arabes d'Israël. Ils pouvaient jouir du plus haut niveau de vie
connu dans toute l'étendue du monde arabe, ils pouvaient avoir atteint
le plus haut degré de scolarisation pour leur jeunesse, ils pouvaient
même voir combien vaine et folle était la querelle de l'Egypte
contre Israël : cela ne changeait rien à leur déchirement,
intérieur, bruyamment entretenu par les radios du Caire, d'Amman, de
Damas, de Bagdad. Je comprenais bien leur drame aggravé par les conséquences
du partage, la séparation des familles, le départ des réfugiés,
la confiscation ou l'expropriation de certaines terres. L'hébraïsation
de l'Etat rendait plus difficile leur intégration : d'ailleurs le principe
d'égalité ne pouvait plus jouer dans l'économie de la
guerre qui nous déchirait.
Aussi, certains Arabes d'Israël avaient-ils beau jeu de se plaindre de
leur sort dans un rapport adressé en 1964 au secrétaire général
des Nations unies. Ils se déclaraient les victimes d'une politique
d'oppression de discrimination raciale, et en butte à la persécution
du gouvernement israélien. Pour eux, celui-ci poursuivait une politique
de haine contre les Arabes, et stimulait des sentiments hostiles parmi le
peuple juif, les écoliers, les étudiants. Davantage que dans
le domaine des sentiments et de la propagande, les Arabes dénonçaient
les violations réelles de leurs droits : ils se référaient
aux conséquences e la guerre de 1948, à certaines expropriations
de terres (Loi sur la propriété des personnes absentes de 1950,
critiquée dans son principe même), de certaines destructions
de villages, Ikret par exemple, ou d'expropriations légales, mais faites
à des prix peu satisfaisants. Toute la législation israélienne
promulguée pour faciliter l'hébraïsation de l'Etat, la
judaïsation de la Galilée, était âprement dénoncée
comme contraire à l'ordre et aux engagements internationaux de l'Etat.
Le problème posé par les biens des fondations religieuses (Waqfs),
pris en charge par l'administration israélienne, en l'absence de leurs
bénéficiaires, était soulevé : les mesures prises
par les Juifs étaient dénoncées avec passion.
L'autorité militaire, chargée de sauvegarder l'ordre et la sécurité
dans les parties arabes du territoire, était dénoncée
comme l'uvre du diable ; d'après ce rapport, elle ne faisait
que "propager la dissension, la peur, la terreur" ; elle ne servait
qu'à aggraver la politique de discrimination menée contre les
Arabes d'Israël dans tous les aspects de la vie publique et privée.
Ce rapport s'inspirait des revendications du groupe "Al Ard" qui
souhaitait pour tous kes Arabes d'Israël la fin de la discrimination
et de l'oppression ; l'adoption du plan de partage de la Palestine de 1947,
qui à l'époque avait été accepté par les
Juifs et refusé par les Arabes ; la reconnaissance du nationalisme
arabe, socialiste et neutraliste. Al Ard était persuadé, surtout
après qu'il eut été interdit par décision judiciaire,
que le Gouvernement d'Israël avait pour but de "créer un
état de peur, de désespoir, de soumission
(1)". Les lois d'urgence : toute cette écume
que les vagues de la guerre ont fait déferler sur notre pays étaient
dénoncées avec violence.
Bien entendu, le point de vue d'Al Ard était partagé par
un grand nombre d'Arabes. Pour eux, les promesses du Caire et des autres capitales
arabes étaient réelles. Leur situation de minoritaires - même
privilégiés par rapport à la situation de leurs frères
des autres pays arabes - sur le plan économique notamment, était
transitoire. Viendrait le jour de la vengeance et du salut. 1948, 1956 avaient
déçu les espérances du nationalisme arabe, mais si deux
batailles avaient été perdues, la guerre continuait. Ainsi quand
la crise de mai 1967 commença, les nationalistes arabes, d'inspiration
nassérienne, crurent arrivé le jour de gloire. "Pourquoi
ne quittez-vous pas le pays avant que les Egyptiens ne vous exterminent, me
dit l'un d'eux ; vous auriez du moins la vie sauve." D'autres cherchaient
à repérer les maisons qu'ils occuperaient après leur
victoire. Certains étudiants arabes conseillaient à leurs camarades
israéliens d'acheter des maillots de bain qui, après tout, pourraient
ne pas être inutiles lorsque les Egyptiens, les Syriens et les Jordaniens
les auraient rejetés à la mer.
Rancur et esprit de revanche qui n'étaient pas partagés
par une grande partie de la population arabe, soucieuse avant tout de paix,
ni par les Druzes, profondément intégrés en Israël
et conscients d'y jouir d'une pleine égalité des droits et des
devoirs.
Depuis le 15 mai 1967 les menaces de Nasser n'étaient plus verbales,
mais s'accompagnaient de déploiement de forces. les armées de
Nasser s'apprêtaient à fondre sur les nôtres, pour nous
exterminer. A nouveau la chape de plomb, l'esseulement abyssal. Les radios
arabes nous apportaient les hurlements déments des dictateurs arabes
ou de leurs porte-parole. C'était en arabe le même déploiement
de menaces mortelles que celles qui nous poursuivaient en Europe hitlérienne.
Il ne s'agissait pas de nous présenter tels que nous sommes, mais tels
que nous devrions être pour justifier les grands massacres que l'on
nous promettait au Caire, à Damas, à Amman.
"Egorge, égorge, égorge et sois sans pitié,
Egorge, égorge, égorge, et lance leur tête
Dans le désert,
Egorge, égorge, égorge
Tout ce que tu voudras,
Egorge tous les sionistes et tu vaincras"
chantait, au Caire et à Damas, Oum Kalsoum. Pour que nous soyons égorgeables,
sans trop de remords, il fallait que dans l'esprit de nos égorgeurs
éventuels nous cessions d'avoir figure d'hommes. Ainsi les colonialistes
et les racistes avaient-ils mis au point une technique de propagande très
efficace destinée à déshumaniser l'ennemi - celui qu'il
faut continuer à exploiter ou qu'il faut assassiner -, au point de
le réduire à l'état d'objet, non de personne. Le meurtre
alors n'est plus gêné par la mauvaise conscience. Ces recettes
avaient fait leurs preuves dans les différents pays d'Asie et d'Afrique
où des Occidentaux s'opposaient à des peuples colonisés.
Mais, en l'espèce, elles furent utilisées par les dictateurs
arabes contre Israël.
Pour nous, le blocus du détroit de Tiran décrété
par Nasser le 22 mai, les incessantes attaques de notre territoire par les
Syriens, le dur bombardement de Jérusalem par les Jordaniens au matin
du 5 juin 1967 constituaient des manuvres agressives caractérisées.
Or les chefs arabes continuent de parler de l'agression israélienne.
A vrai dire, ils ont raison à leur manière puisqu'ils dénie
notre droit de vivre. Le seul fait de notre existence, en tant qu'Etat, introduit
un trouble dans l'ordre du monde, constitue une agression permanente contre
"leur" paix. Même si nous passions notre temps à chanter,
jour et nuit, des psaumes et des cantiques, nous n'en continuerions pas moins
notre diabolique agression qui ne pourrait prendre fin qu'avec le terme de
notre existence.
Nous étions donc persuadés qu'un triomphe arabe réaliserait
les prophéties et les ambitions de Choukeïri : l'extermination
des survivants des massacres hitlériens. Au terme de la guerre des
Six jours, les hommes menacés que nous étions se retrouvaient
soudain en position de force : nous étions à la tête d'un
Empire plus vaste que nos ancêtres ne l'avaient jamais rêvé
; nous étions des occupants et, par la force des choses, nous devenions
aussi des policiers. Etrange destin que celui qui vouait les exterminateurs
au rôle de victimes et les candidats au martyre, aux fonctions de bourreau.
Soulagement de la victoire : il s'est exprimé chez nous avec beaucoup
de pondération. Nous savions que nous n'avions pas fini de gravir notre
calvaire. C'était plutôt pour nous le franchissement d'une étape
et non le havre souhaité. Israël était devenu l'occupant
malgré lui, vainqueur grâce à l'obstination aveugle de
ses ennemis. Soudain le problème se compliquait redoutablement ; jadis,
la situation était pour nous relativement simple ; il s'agissait d'être
ou de ne pas être : les choses étaient claires. Nous remplissions
notre rôle vis-à-vis de nous-mêmes et nous correspondions
à l'idée que le monde depuis quatre mille ans se faisait de
nous : des sursitaires. Au suspense de notre destin, il était possible
de prévoir et d'attendre une fin tragique, la continuation de l'uvre
de mort. Après tout, tant qu'il y avait un Juif vivant, il y aurait
suffisamment de place pour lui dans les grands cimetières de l'histoire
ou la fumée des crématoires.
La victoire pipait tous les dés, faussait tous les calculs : le petit
Juif du ghetto trichait aux yeux du monde en devenant d'indésirable
vainqueur d'une guerre qui constituait sans doute l'insurpassable chef-d'uvre
de la stratégie conventionnelle. Le monde entier pouvait s'attendre
avec nous à une fin convenable du trouble qu'Israël n'a cessé
d'apporter dans l'histoire depuis la folle aventure d'Abraham : l'effondrement
militaire de l'armée juive, les hordes arabes se ruant sur nos femmes,
nos enfants, nos foyers, pour parachever splendidement l'uvre que Hitler
n'avait pas su mener à son terme logique.
Aux yeux du monde, la victime est devenue bourreau et nous sommes à
la tête d'un Empire qui va des pentes de l'Hermon au canal de Suez,
du golfe d'Akaba aux rives du Jourdain. Sûrs de nous-mêmes et
dominateurs, par cela même faussaires, trublions renversant l'échelle
des valeurs. Nietzsche lui-même ne reconnaîtrait plus ses Juifs
: d'esclaves, les voici soudain promus au rang de seigneurs. Mais cela même
nous a surpris et blessés : nous étions moins en quête
de domination que de liberté et de vie. L'image nouvelle de nous-mêmes
qui étonnait le monde ne cesse de nous troubler : les uns, d'ivresse,
les autres, de nostalgie. La situation nouvelle provoque un universel scandale,
le bouleversement de toutes les valeurs, des stéréotypes les
plus invétérés.
Les plus faibles, sans doute, se réfugient derrière cette victoire
pour rêver une solution qui délivrerait à jamais Israël
des ses ennemis : garder tous les territoires conquis, se situer en position
de force jusqu'à l'effondrement total de la résistance arabe
et sa reddition. les autres rêvent de paix, de délivrance messianique
: ils ont physiquement besoin de voir le lion brouter en paix aux côtés
de l'agneau et gémissent après les visions de chars convertis
en charrues. Débats tragiques et dérisoires, débats de
Juifs.
A l'intérieur des frontières, nous, Israéliens, nous
nous déchirons dans nos contradictions et nos luttes intérieurs,
stérilement, comme nos ancêtres épilaient leur barbe aux
arguties du Talmud. Notre déchirement aboutit à un débat
académique tandis qu'en face de nous, ceux qui devraient être
nos interlocuteurs sont bloqués par la peur et par la honte de leur
défaite.
A mesure que la tragédie s'approfondit, que les attentas font davantage
de victimes et que la répression sème la peur, les extrémistes
se renforcent : Nasser, le grand vaincu de juin 1967, continue de prêcher
l'extermination d'Israël. Quelques propagandistes arabes, plus nuancés,
essaient de distinguer entre le génocide et qu'ils appellent le politicide
: il ne s'agissait plus de tuer les Juifs d'Israël mais leur Etat ; comme
si ceux-ci pouvaient survivre à celui-là. En face de ces menaces
qui nous rappellent certaines voix arabes de 1967 et celles qui, en allemand,
annonçaient, aux années 40, de définitifs massacres,
nous entendons s'élever quelques voix juives tremblantes d'angoisse
qui exigent de l'Etat d'Israël une défense radicale de nos vies
par une élimination violente des dangers du terrorisme. D'un côté,
on souhaite que la Palestine soit tout entière arabe, tandis que de
l'autre on n'attribue de chances de survie à Israël que dans le
cadre d'un Etat juif allant des flancs de l'Hermon aux rives du Jourdain et
du canal de Suez.
Note : (1) Le conflit israélo-arabe, Les Temps Modernes, Paris 1967, p. 792 Retour au texte
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