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Traduire la Bible et le Coran à Jérusalem
Francine Kaufmann (suite)

II. LA QUÊTE DE L'IDENTITÉ ET DE LA SPIRITUALITÉ

Le premier contact adulte avec la Bible de ses ancêtres survient par des voies détournées... et chrétiennes. Entre ses deux baccalauréats, durant l'été 1934, André Chouraqui part en métropole pour subir une opération de la cheville qui le guérit partiellement de son infirmité. La clinique qui l'accueille, à Courbevoie, est tenue par une oeuvre protestante. Deux jeunes infirmières lui font lire la Bible (dans la traduction protestante de Louis Segond) et s'engagent avec lui dans de longs débats (puis dans une correspondance) sur Dieu et les réalités spirituelles. Parallèlement, c'est la découverte des grands philosophes, des écrivains contemporains, de la musique classique et des balades à vélo. Le judaïsme est loin. Le jour de ses dix-huit ans, son baccalauréat en poche, ses parents décident qu'André quittera l'Algérie pour la France. C'est dit ! Il sera avocat.

Novembre 1935 : c'est la rentrée à la faculté de droit de Paris. Parallèlement, le futur traducteur des Évangiles reprend son dialogue avec Yvonne (la plus âgée des deux infirmières protestantes) et prend aussi l'habitude d'accompagner l'un de ses professeurs de droit à la messe du dimanche pour écouter l'organiste de Notre-Dame. Son athéisme est profondément ébranlé en même temps qu'il découvre une civilisation dont il n'avait, au mieux, qu'une connaissance livresque. «Les cathédrales, les églises, la musique religieuse, l'art chrétien, les couvents et les monastères [...] Quel choc pour le petit barbare que j'étais au sortir de mes déserts coloniaux» (ibid : 126).

Convaincu définitivement (après une «illumination» dans les Hautes-Alpes, en février 1937) que «Dieu existe», conscient que la Bible qu'il lit et médite en traduction française est bien éloignée du texte original hébraïque, André décide de se mettre à l'étude de son patrimoine.

J'étais juif et je ne savais pas clairement ce que cela pouvait bien vouloir dire. Que Hitler veuille me persécuter et, éventuellement me tuer pour cette raison, c'était là un fait évident qu'il n'était pas en mon pouvoir de modifier. Ce que du moins je pouvais faire, c'était de savoir le pourquoi de cette affaire qui me menaçait dans mon existence. (p. 157)

À Paris, un condisciple du lycée d'Oran, André Zaoui, le met en contact avec l'École rabbinique de France et lui donne ses premières leçons d'hébreu. Sans jamais vouloir devenir rabbin, André Chouraqui poursuit désormais des études parallèles de droit et de judaïsme, à Paris puis dans la clandestinité. De 1937 à 1939, il obtient sa licence puis son diplôme d'études supérieures de droit et poursuit son apprentissage de l'hébreu, de la Bible juive et de ses commentaires (avec Georges Vajda), du Talmud et de l'araméen (avec Abraham Back), tant à l'École rabbinique qu'à la Sorbonne et à l'École des hautes études. Il passe tous ses étés en Algérie mais revient chaque automne en France, même lorsque la guerre éclate et qu'il suit l'école rabbinique repliée d'abord à Vichy puis à Clermond-Ferrand.

Mais son «retour au judaïsme» (un judaïsme plus proche de celui des Hébreux et des mystiques médiévaux que de la tradition talmudique, une religiosité où la pratique religieuse est réduite au strict minimum) ne consomme pas la rupture avec les autres civilisations monothéistes. L'amour successif de deux jeunes catholiques (1938-1939) lui fait pénétrer plus avant la spiritualité exigeante de la foi, de la doctrine et des dogmes chrétiens. Puis, au début de 1940, lors d'un séjour de plusieurs mois dans le Sahara, il donne des cours de français au cadi (le juge musulman) en échange de leçons de Coran et d'arabe (qui lui seront utiles cinq ans plus tard, lorsqu'il passera, devant la faculté d'Alger, un diplôme supérieur de droit musulman et de coutumes indigènes). Dans une autre oasis, à Ghardaïa, il voit vivre, dans la tension mais côte à côte, une communauté juive de trois mille âmes qui lui fait pressentir ce qu'a pu être la vie quotidienne des juifs de l'Orient biblique, à l'époque de la Michna, les Kharéjites (une secte musulmane) et les pères blancs.

Revenu en France en mai 1940, il doit fuir Paris un mois plus tard. Il connaît les bombardements allemands à Orléans, repart pour l'Algérie où il se marie, s'inscrit au barreau d'Oran et commence un stage chez un bâtonnier. À la suite de la législation antijuive, de l'abrogation du décret Crémieux, et avant même la promulgation par Vichy du Statut des Juifs, le 20 octobre 1941, excluant les Juifs de la plupart des professions, André prend les devants en démissionnant, en juin 1941, tandis que ses parents sont ruinés.

C'est à cette époque que, avec l'aide du rabbin Isaac Rouche, adjoint du grand rabbin d'Oran, André Chouraqui entreprend de traduire Les devoirs des coeurs, un traité en arabe de l'un des plus grands penseurs juifs espagnols du XIe siècle, Bahya Ibn Paquda. Fourmillant de versets bibliques, cette oeuvre constituera la première confrontation de Chouraqui avec les difficultés de la traduction biblique. Devant le petit groupe d'intellectuels juifs d'Oran jetés à la rue par les lois de Vichy, il prononce sa première conférence publique sur le thème «Comment lire la Bible ?». Il a vingt-quatre ans. Il constate aujourd'hui que la problématique et la plupart des thèmes de ses futures traductions bibliques se trouvent déjà en germe dans cette conférence.

Il rejoint bientôt l'École rabbinique repliée près de Clermont-Ferrand où il entame sa quatrième année d'étude. Il poursuit sa traduction de Bahya tout en approfondissant, sa connaissance de la théologie et de la mystique des juifs, des chrétiens et des musulmans (Maïmonide, saint Thomas d'Aquin et les commentateurs du Coran). Mais la guerre se rapproche. En juillet 1942, après la rafle et la déportation des Juifs et des Alsaciens de l'Université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand, les Juifs sont expulsés de la ville... L'École rabbinique est démantelée et décimée.

Durant plus de deux ans, André Chouraqui va vivre dans la clandestinité. Il prend contact avec les réseaux naissants de la résistance juive. Il sillonne les villages pour cacher des enfants et procurer des faux papiers aux réfugiés menacés de déportation. Il constate la solidarité agissante des pasteurs et des villages protestants à l'heure où la France fait la chasse aux Juifs. Ses protecteurs du Chambon fournissent un poste d'enseignant et une pension à son maître Georges Vajda, qui s'établit ainsi à quelques kilomètres des Chouraqui. Tous les jours, les deux hommes consacrent quelques heures à travailler à leur passion commune : la Bible et Bahya Ibn Paquda. Vajda (l'un des plus grands médiévistes de ce temps, hébraïsant et arabisant distingué) prépare un livre (qui paraîtra en 1956) sur le théologien juif médiéval, chantre de l'amour de Dieu. Chouraqui termine sa traduction des Devoirs des coeurs de Bahya (qui seront préfacés par Vajda et publiés en 1950). Dans la clandestinité, Chouraqui rencontre le bibliste et cabaliste juif Jacob Gordin, l'historien Jules Isaac ainsi qu'Albert Camus, réfugiés tout près de là.

Quand Paris est libéré, les Chouraqui s'y réinstallent en octobre 1944 avant de repartir en Algérie, en 1945, où André Chouraqui sera magistrat durant dix-huit mois : juge de paix à compétences étendues. À Michelet d'abord (en Kabylie, dans le Haut-Atlas, assez proche d'Alger pour qu'il y passe son diplôme supérieur de droit musulman) puis à Bou-Saada, où il découvre notamment les moeurs des tribus arabes nomadisantes. Mais son épouse est malade. Les Chouraqui rentrent en France.


III. AU SERVICE DU PEUPLE JUIF

À Paris, la rencontre qui fut décisive pour l'adulte de trente ans, sorti des tourments de la guerre mais cherchant encore sa voie, fut celle de René Cassin, juriste, président du Conseil d'État, principal rédacteur de la Déclaration des droits de l'Homme (et futur prix Nobel de la Paix, en 1968), mais aussi Président de l'A.I.U., l'Alliance israélite universelle. Depuis 1860, cette institution contribue à répandre la culture juive éclairée et l'humanisme français en créant notamment un réseau serré d'écoles juives francophones d'abord à travers le Maghreb et l'ensemble du bassin méditerranéen puis dans les autres continents. Après la Shoah, elle participe à la reconstruction du judaïsme européen et à la renaissance juive dans l'État d'Israël.

En novembre 1947, René Cassin nomme André Chouraqui secrétaire général adjoint de l'A.I.U., poste qu'il occupe jusqu'en 1952. Peu fait pour les tâches administratives, Chouraqui veut démissionner. René Cassin invente alors, exprès pour lui, un poste de délégué permanent de l'Alliance qui le laisse libre de se consacrer six mois par an, dans la résidence de son choix, à son oeuvre scientifique et littéraire. Délivré du souci de gagner sa vie, André Chouraqui peut désormais se consacrer à ce qui compte vraiment pour lui : la Bible, la renaissance du peuple juif d'après-guerre et la fraternité abrahamique (le rapprochement entre les trois religions issues d'Abraham).

Avec Jules Isaac et Edmond Fleg, du côté juif, les pères Daniélou et Riquet, du côté chrétien, il avait en effet participé, en 1948, à la fondation des Amitiés judéo-chrétiennes. Il ne cesse plus d'avoir des contacts avec la hiérarchie catholique, l'Église protestante et les dignitaires musulmans, créant même en 1958 un Comité pour l'entente religieuse en Israël et dans le monde, qui réunit les trois fois monothéistes (et dont il deviendra le président). À partir des années 60, une grande partie de ses essais sont consacrés à la coexistence.

Les trente années que passe André Chouraqui au côté de René Cassin, de 1947 à 1976 (date où René Cassin est mort et où Chouraqui démissionne de l'Alliance), sont parmi les plus actives et les plus fécondes de sa vie. Il poursuit sa traduction des chefs-d'oeuvre de son patrimoine culturel : après Bahya Ibn Paquda, il traduit et commente le poème mystique de Salomon Ibn Gabirol La Couronne du Royaume (Revue thomiste, 1952, rééd. éd. Fata Morgana, 1996) puis deux des textes bibliques qui ont marqué particulièrement l'histoire littéraire et la spiritualité : Le Cantique des Cantiques (1951) et Les Psaumes (1955). Ces traductions rencontrent immédiatement la faveur du public. Elles sont (nous l'avons vu) limpides, écrites dans un français littéraire et souple. Il ne s'agit pas encore de secouer les habitudes des traductions classiques.

Entre 1950 et 1957, l'A.I.U. envoie André Chouraqui en Israël, à de nombreuses reprises, pour y jeter les bases d'un réseau d'écoles et de comités de soutien. Sa première rencontre avec Jérusalem, en août 1950, est un éblouissement. Peu à peu mûrit en lui le souhait de s'installer en Israël. Heureusement, il peut fort bien remplir son poste de représentant permanent de l'Alliance depuis la capitale de cet État juif auquel il a consacré sa thèse de doctorat en 1948. En 1958, il passe quelques mois à apprendre à parler l'hébreu moderne à l'Oulpan Akiba, près de Netanya, avant de s'installer (définitivement) à Jérusalem. À cette époque, balbutiant, le traducteur biblique est plutôt encombré par ses connaissances livresques de l'hébreu des prophètes. En 1964, il emménage (avec sa seconde épouse) dans la maison qu'ils ont fait construire à Jérusalem, à la frontière jordanienne. Leurs cinq enfants, nés entre 1959 et 1968, achèvent de faire d'eux des Israéliens bien enracinés.

L'establishment israélien découvre, non sans surprise, cet intellectuel sépharade qui sort des salons parisiens sans avoir oublié l'arabe et sa culture maghrébine. Très vite, il est sollicité par divers milieux politiques. Il refuse de se laisser séduire, acceptant uniquement de devenir le conseiller (bénévole) du Premier ministre David Ben-Gourion en matière d'intégration des immigrants. Ses efforts lui valent d'être remarqué par Teddy Kollek, candidat à la mairie de Jérusalem, qui, lors des élections municipales de 1965, lui propose d'être second de sa liste. Chouraqui accepte. La victoire électorale l'installe pour deux mandats dans le fauteuil d'adjoint au maire de Jérusalem, jusqu'en décembre 1973.

Ces huit années d'action municipale sont parmi les plus concrètes de sa vie : spécialement chargé de la culture et des relations interconfessionnelles, il a aussi pour fonction d'orienter la politique urbaniste de la ville trois fois sainte, de l'équiper d'égouts modernes, d'écoles, de jardins... Il faut veiller, surtout, au fragile équilibre qui règne entre les communautés religieuses, plus encore après la guerre des Six Jours, en 1967. André Chouraqui se fait l'homme du dialogue.

La fin de son second mandat est marquée par le choc de la guerre du Kippour, en octobre 1973 : 2 522 soldats morts et plusieurs milliers de blessés, côté israélien. L'auteur de la Lettre à un ami arabe (préfacée en 1969 par Shimon Pérès) est désemparé. Il aspire au silence. Il souhaite se retirer de la vie politique pour se consacrer tout entier à la traduction biblique que vient de lui commander, un an plus tôt, Jacques Deschanel. Il se retire de la mairie de Jérusalem à l'issue de son second mandat, fin 1973. En 1976, il quitte l'Alliance après la mort de René Cassin. Désormais il est indépendant, libre de se vouer à l'oeuvre qu'il se sent appelé à réaliser pour couronner sa vie.


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© A. Chouraqui - 2002