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TRADUIRE LA BIBLE ET LE CORAN À JÉRUSALEM : ANDRÉ CHOURAQUI

Francine KAUFMANN
Université Bar-Ilan, Ramat-Gan, Israël


Extrait de Meta, XLIII, 1, 1998 avec l'autorisation de l'auteur



  Résumé  
Traducteur des trois textes fondamentaux du judaïsme, du christianisme et de l'Islam, André Chouraqui a commencé son entreprise avant même de s'installer à Jérusalem (en 1958). Mais son enracinement quotidien dans le paysage et la langue de la Bible ont favorisé un regard nouveau sur des textes devenus un héritage familier des peuples du Livre, mais trop souvent déchiffrés à coup de dictionnaire. Cet article entreprend de retracer l'itinéraire qui a mené l'enfant du Maghreb à s'approprier la culture française, à se réapproprier la culture hébraïque. Il propose aussi des pistes et des références bibliographiques invitant les traductologues à découvrir l'oeuvre d'un traducteur biblique trop souvent appréhendé sous le seul angle confessionnel (voire politique) ou analysé à la lumière des clichés de la polémique entre «ciblistes» et «sourciers».

  Abstract  
Translator of three fundamental texts on Judaism, Christianity and Islam, André Chouraqui became involved in this undertaking even before settling in Jerusalem (in 1958). His everyday association with the land and language of the Bible have enabled him to view these familiar, but all too frequently translated word-for-word texts from a fresh perspective. This article shows how a child of the Maghreb became integrated into the French culture and subsequently reintegrated into Hebrew culture. It provides bibliographical references to invite translation specialists to discover the work of a biblical translator too often regarded solely from a confessional viewpoint or analyzed in terms of target-text versus source-text based.


PRÉAMBULE : JÉRUSALEM ET LA PAROLE DIVINE

Si l'on aime les symboles, on trouvera naturel qu'André Chouraqui, l'homme qui a passé vingt ans de sa vie à traduire la Bible juive et chrétienne ainsi que le Coran, habite la ville trois fois sainte de Jérusalem, dans le quartier d'Abou Tor, à une douzaine de kilomètres à vol d'oiseau de Bethléem où vécut, presque en reclus, saint Jérôme (v. 331-v. 420), patron des traducteurs, auteur de la Vulgate, version latine de la Bible hébraïque (hebraïca veritas). En direction opposée, sous ses fenêtres et de l'autre côté de la vallée de la Géhenne et de la Citadelle de David, s'élève le Mont du Temple (appelé aussi Esplanade des Mosquées). C'est là que Mahommet aurait fait son ascension au ciel, non loin de la via Dolorosa, dans un périmètre qui aurait vu, près de dix siècles auparavant, soixante-dix érudits (certains disent soixante-douze) choisis par le Grand Prêtre du Temple de Jérusalem partir pour Alexandrie afin de traduire en grec la Bible hébraïque pour la Bibliothèque du roi d'Égypte Ptolémée (sans doute Ptolémée II, 308-246 avant Jésus-Christ). La traduction juive des Sages de Jérusalem, les Septante (au troisième siècle avant notre ère) est l'un des plus anciens corpus littéraires connus. En tout cas, la légende et l'histoire se mêlent pour accorder à Jérusalem une place de choix dans l'histoire de la traduction sacrée, et ce n'est pas par hasard que les éditions du Cerf, pourtant situées à Paris, ont donné à leur bible devenue classique (et traduite aujourd'hui dans d'autres langues) le nom prestigieux de Bible de Jérusalem, réalisée, il est vrai, dans l'esprit et sous la direction de l'École biblique et archéologique française de Jérusalem (fondée en 1890 et sise rue Naplouse, à Jérusalem Est).

C'est encore à Jérusalem que vit et travaille le rabbin Adin Steinsaltz, qui, depuis 1966, a entrepris de traduire en hébreu israélien le Talmud (développement rabbinique de la Bible et tradition orale, couché par écrit entre le second et le sixième siècle). Le rabbin Steinsaltz vocalise et annote la Michna (hébraïque), traduisant de l'araméen et expliquant la Guemara. En 1996, il célébrait le trentième anniversaire de son entreprise (et le trentième volume traduit et commenté du Talmud). Mais depuis, dans l'Institut israélien des publications talmudiques qu'il a créé à Jérusalem et qu'il dirige (non loin de la Porte de Jaffa), le Talmud Steinsaltz est en cours de traduction en anglais, en français et en russe (selon une méthode qui aurait mérité à elle seule un long article dans ce numéro spécial de Meta).

Quoi qu'il en soit, André Chouraqui, traducteur de la Bible avant même son installation en Israël, fut longtemps un traducteur sagement classique, aux phrases élégantes et soigneusement coulées dans le moule de la langue française. Sa traduction du moraliste juif médiéval Bahya Ibn Paquda, dont Les devoirs des coeurs sont truffés de versets bibliques (1950), puis du Cantique des Cantiques (dès 1951) et des Psaumes (1956) font dire à son maître, l'universitaire Georges Vajda, que ses traductions sont plus «littéraires» que «philologiques» (La Revue critique, mars 1951), et le frère Michel Mabourdette, parlant de la traduction de Bahya, conclut en 1952 :

M. Chouraqui a le rare mérite de nous présenter un texte non seulement français mais beau, écrit dans une langue sobre, pleine, qui s'harmonise admirablement avec l'enseignement donné et sans aucune enflure, s'ouvre périodiquement au grand souffle de la poésie biblique. (La Revue thomiste)

Même Henri Meschonnic (1970), qui critique «le calque inviable, le français fictif d'Edmond Fleg quand il traduisait Le livre du Commencement» qualifie de «livresque-poétisant-médiévisant, le dialecte littéraire de Chouraqui dans son Cantique des Cantiques» dont David Jassine (1971) admire «le français plein d'élégance».

Comment donc expliquer l'évolution et le parti pris qui pousse André Chouraqui (auteur de plusieurs recueils de poèmes) à abandonner le point de vue «cibliste» (privilégiant la langue d'accueil et la «lisibilité»), pour adopter un point de vue «sourcier», une entreprise de «décentrement» accentuant l'«étrangeté» de la civilisation biblique (pour reprendre des concepts chers à Jean-René Ladmiral, 1986) ? L'image qu'ont les lecteurs de la «Bible Chouraqui» n'est-elle pas celle d'un texte rocailleux, abrupt, aux beautés sauvages et ardues, parcouru (sans doute pour cela même) par un souffle vivifiant qui rend à la Bible sa fraîcheur et l'actualise, mais qui fait violence à la langue française ?

À lire les nombreuses interviews accordées par André Chouraqui dans la presse générale ou confessionnelle, les raisons de ses nouveaux choix sont nombreuses. Il s'agissait pour lui, avant tout, de secouer des siècles d'habitudes traductionnelles qui ont enfoui la parole de Dieu dans des expressions figées, souvent éloignées des significations de l'original, dénaturées, édulcorées, simplifiées par le désir de rendre clair et rationnel ce qui était touffu et obscur dans l'hébreu, mais consacrées par l'usage. Chouraqui souhaitait redonner vie à la langue et aux images employées dans la Bible, comme il voyait, sous ses yeux, l'hébreu et la civilisation juive héritée de l'hébraïsme ancien reprendre vie dans la Jérusalem où il s'était installé. Car, à n'en pas douter, c'est la rencontre quotidienne avec les paysages et avec le langage de la Bible qui a modifié sa sensibilité et lui a fait ressentir l'incongruité et l'inadéquation des formules adoptées par convention et par tradition. Cessant d'être fossilisée dans les dictionnaires bibliques des séminaires, voilà que la langue de la Bible se mettait à résonner dans la bouche de ses cinq enfants (dont l'hébreu est la langue maternelle), à la radio, dans la rue, aux portes du désert commençant sous les fenêtres de sa maison d'où l'on voit passer les bergers et fleurir les plantes évoquées dans la Bible. Et lorsqu'on s'étonne qu'il ait pu, seul, réaliser une nouvelle traduction de la Bible alors que l'équipe des traducteurs de la T.O.B. (la Traduction Oecuménique de la Bible, en français) compte une centaine de spécialistes, Chouraqui répond :

Jamais je n'aurais pu conduire ainsi mon travail si l'hébreu n'était pas devenu ma langue [...] Quand je relis mes traductions du Cantique des Cantiques et des Psaumes, de 1950 à 1956, elles me semblent caduques. Mon regard était flou. J'ai repris tout cela; de façon plus précise. Quand un mot compte 80 ou 100 sens différents, comment savoir, de façon livresque, lequel est le bon ? Je ne traduis plus au vu du dictionnaire, mais en sachant, de l'intérieur, de quoi il s'agit. C'était lointain; et tout d'un coup, c'est devenu réel. (Réforme, 26 janvier 1974)

Henri Meschonnic, «sourcier» lui aussi, à bien des égards, se refuse à accepter ces explications. Pour lui, l'entreprise de Chouraqui est un vaste coup médiatique pour promouvoir :

une régression linguistique, un faux poétique et une trahison du juif [...] Puisque c'est la première traduction d'un hébréophone, «homme de Jérusalem», on veut dire par là qu'il connaît l'hébreu. Mais cet argument publicitaire n'a aucune valeur linguistique, car il confond le bilinguisme et la traduction [...]. L'amplification de la presse en vient même à lier la traduction de Chouraqui à la résurrection de l'hébreu, celle-ci étant une «raison exceptionnelle et irrécusable de celle-là». Mais «parler quotidiennement l'hébreu» n'aidera pas plus à traduire le grec du Nouveau Testament que l'hébreu biblique, car traduire ne saurait se ramener au seul problème de la connaissance d'une langue de départ. (La Quinzaine littéraire, 1er au 15 septembre 1974)

Et Meschonnic de conclure que le résultat d'ensemble est «juxtalinéaire», «illisible» et «incompréhensible». «Il ne suffit pas d'être "homme de Jérusalem" mais il faut être aussi poète français» (ibid). Désormais, Meschonnic ne manque jamais de démontrer que Chouraqui entend se placer dans une filière littéraliste, une «réaction surtout juive», depuis «Alexandre Weil en 1890, jusqu'à l'aquiléisme des traductions d'Edmond Fleg» (1981 : 32). Ainsi, affirme-t-il, «l'hébraïsation, la défrancisation se font par un calque étymologique, lexical, syntaxique» (ibid : 33), produisant une «Bible en décalcomanie» (1978).

J'ai tenté de montrer ailleurs (Kaufmann, 1990, 1997 à paraître) les dimensions complexes de l'approche juive, taxée de littéraliste par ceux qui projettent sur une certaine traduction juive des stéréotypes éculés issus de l'antique polémique théologique sur une soi-disant opposition entre le respect de la lettre (par les juifs) et le respect de l'esprit (par la tradition chrétienne). Je voudrais ici fournir une sorte de monographie de Chouraqui qui, par des éléments biographiques et surtout bibliographiques (cf. les références en fin d'article), permettront de mieux apprécier sa démarche. J'espère contribuer par là à faire sortir André Chouraqui du seul cercle des amitiés judéo-chrétiennes et judéo-arabes, où il est bien connu, pour le faire mieux prendre en compte par les traductologues (qui l'abordent essentiellement à travers les lunettes déformantes de la polémique avec Meschonnic, bien qu'aujourd'hui des études «littéraires» ou «traductologiques» commencent à paraître (cf. Gergely, 1980; de Vries et Verheij, 1997; Kaufmann, 1997; Aslanov, à paraître).

Par ailleurs, une approche biographique révélera les sources de son intérêt et de ses compétences pour les langues et les trois religions du livre et explique comment la traduction des textes sacrés est devenu, chez cet homme à cheval entre trois cultures, une mission de paix et d'invitation à la coexistence.


I. LES ORIGINES

Né le 11 août 1917, à Aïn Témouchent, non loin d'Oran, à l'ouest de l'Algérie, André Chouraqui s'est installé à Jérusalem en 1958, au milieu chronologique de sa vie. Dans cette ville dont il a été l'adjoint au maire (de 1965 à 1973), il a traduit non seulement la Bible hébraïque, mais aussi les Évangiles et le Coran.

Homme de «l'Orient», ayant grandi dans une famille juive arabophone dont les ancêtres parlaient l'arabe depuis près d'un millénaire, familier des sonorités hébraïques entendues à la synagogue et au Talmud Thora dès l'âge de trois ans (et répétées de mémoire, sans en comprendre encore les significations), éduqué dans l'Algérie française du décret Crémieux (qui, d'un trait de plume, avait transformé les Juifs autochtones en citoyens français bon teint, le 24 octobre 1870), André Chouraqui acquit ses premiers rudiments de français au jardin d'enfants (catholique) puis à l'école primaire (laïque).

Dans son autobiographie, L'amour fort comme la mort (éditions Robert Laffont, 1990), André Chouraqui se souvient que la vie des juifs était rythmée par les cycles liturgiques qui les transformaient en contemporains d'Abraham et de la sortie d'Égypte, le regard tourné vers Jérusalem où devait les ramener la fin de l'exil : «Nous vivions une aventure transhistorique» (p. 59).

En attendant, nous étions absents au monde dans lequel notre exil nous enfermait. Nous naissions, nous vivions, et nous mourions dans les étroites limites de nos ghettos. Nous pouvions nouer des relations d'affaires avec les musulmans ou les chrétiens de notre entourage, nouer quelquefois de vraies amitiés; il était plus rare, jusqu'à une époque tardive, d'avoir avec eux de vrais échanges intellectuels. (pp. 58-59)

Qu'est-ce donc qui devait préparer le petit André-Natân à un rapprochement (caractérisé par un respect et un intérêt profond) avec les cultures de ses voisins sans jamais remettre en cause la sincérité de ses attaches juives et la solidarité avec le destin de son propre peuple ? Sans doute une insatiable curiosité intellectuelle mais aussi une éducation ouverte et les hasards d'une vie agitée.

Neuvième enfant d'une famille de dix (dont six seulement devaient survivre), André appartient à la bourgeoisie aisée d'Aïn Témouchent. Son père, Isaac Chouraqui, est négociant en céréales, membre du conseil municipal et président du consistoire israélite de la ville. De stricte observance pour lui-même mais très libéral pour les autres, il trouve naturel d'envoyer ses enfants dans des institutions chrétiennes ou laïques pourvu qu'elles puissent leur procurer la meilleure éducation. Ses ancêtres remontent aux exilés chassés d'Espagne par les persécutions et installés à Tlemcen, «la perle du Maghreb», dès la fin du XIVe siècle.

La rupture avec le monde protégé de l'enfance est consommée à l'âge de onze ans, lorsque le petit André (devenu boiteux et d'une sensibilité exacerbée après avoir contracté la poliomyélite) est envoyé au lycée d'Oran pour y poursuivre des études secondaires et conquérir le fameux baccalauréat. Sept ans d'internat, dans une discipline toute spartiate, détachent radicalement le petit Juif oriental de ses racines. Au lycée d'Oran, l'éducation est française, républicaine et laïque :

Nous étions non seulement déjudaïsés ou désislamisés, mais par surcroît athéisés. Nous étions livrés corps et âme non seulement aux mânes de Vercingétorix, mais plus gravement à ceux de Voltaire et des Encyclopédistes [...] C'est ainsi que je changeais de peuple élu, insidieusement et comme sans m'en apercevoir. (pp. 82-83)

Sa Bar-Mitsva, célébrée dans la grande synagogue d'Aïn Témouchent, en été 1929, marque son dernier lien formel avec les traditions juives. Il continue à jeûner à Kippour et à ne pas manger de pain à Pessa'h. Mais pour le reste, il devient un parfait petit Français. Il conserve quelques liens avec l'Orient grâce aux cours de langue et de grammaire arabes dispensés au lycée d'Oran. Mais il se passionne pour la littérature occidentale et lit durant les vacances d'été tout ce qui lui tombe sous la main : romanciers, poètes, appréciant particulièrement les romantiques. Quant à Dieu, il est relégué au magasin des accessoires.


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© A. Chouraqui - 2002