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Je me permets donc de signaler quAndré Chouraqui est né le 11 août 1917, à Aïn-Témouchent, à soixante-dix kilomètres au sud-ouest dOran, en Algérie. Dans sa famille juive originaire dEspagne, on comptait dès le XVIème siècle des magistrats, des poètes, des rabbins et des savants mathématiciens. Il a fait en France des études de droit, de philosophie, de théologie et de langues orientales. Après être rentré en Algérie, il en revenu durant lOccupation pour entrer dans la Résistance et devenir à la fin de la guerre délégué permanent de lAlliance israélite universelle aux côtés du Prix Nobel de la Paix, René Cassin. Il sest fixé en 1957 à Jérusalem où il a été Conseiller du Président Ben Gourion (1959-1963). Il pouruivait parallèlement une importante oeuvre écrite. Maire adjoint de Jérusalem, il a été jusquà ces dernières années chargé de promouvoir le dialogue entre les confessions religieuses présentes à Jérusalem et en particulier le Judaïsme, lIslam et le Christianisme.
Le jour de sa circoncision, le 18 août 1917, son père et cinq de ses oncles étaient en permission mais ils devraient bien vite rejoindre le front. Chouraqui écrit lui-même dans son autobiographie LAmour fort comme la Mort [2] : Le milieu où je venais de naître était dune telle complexité quune vie entière à son écoute ne ma pas permis den faire le tour, ni den percer le mystère. Nous vivions dans un monde à part, un vrai défi porté à la géographie aussi bien quà lhistoire. Le jour de ma circoncision, jétais en fait le contemporain dun patriarche qui nomadisait dans les déserts asiatiques de Mésopotamie et africains de lEgypte, quelque quatre millénaires avant ma naissance. Il ajoute un peu plus loin: Larabe était la langue de mes grands-parents et de mes parents - comme de tous mes ancêtres depuis des siècles. Nous étions parfaitement insérés dans le milieu musulman dont nous faisions partie intégrante en tant que fils dIsraël, soumis, sous leurs lois, à un statut particulier, celui du dhimmi, de protégé, dont la présence française nous avait débarrassés, en faisant de nous des citoyens à part entière. Enfin: La grâce républicaine tendait à faire de nous, Juifs, Arabes ou Espagnols, de vrais Français. Dès les premiers cours dhistoire dans les classes de lécole communale, nous chantions à tue-tête la première phrase du Lavisse: Nos pères, les Gaulois, étaient grands, braves, forts et querelleurs. Leurs prêtres sappelaient les druides... Personne ne songeait à sourire de cette évidente erreur qui, à force dêtre répétée sur tous les tons et à tous les niveaux de lenseignement, devenait une indiscutable vérité pour les Mohamed, les Antonio, les David ou même les Noirs à qui elle sadressait. Telle était la vertu de lenseignement: personne parmi nous ni parmi nos parents ou nos rabbis ne songea jamais à mettre en doute un système déducation dont nous étions les captifs.
Si jai cité ces trois passages dune autobiographie à laquelle je renvoie les amis désireux de connaître tous les détails de la longue vie de lécrivain, cest pour montrer que sa vie et ses écrits furent influencés par la triple appartenance dont il se réclame: la juive de par sa religion, larabe de par son lieu de naissance, la française de par sa nationalité (à laquelle viendra bien sûr sajouter lisraélienne).
Je vais personnellement évoquer un de mes ouvrages préférés (parce que très actuel peut-être), Moïse [3]. Et puis je pense que Chouraqui lui-même éprouve une sorte de passion pour le personnage quil a sciemment choisi : Parler dAbraham, de David, de lun ou lautre des prophètes de la Bible eût été simple, chacun ayant eu une vie éblouissante, certes mais à échelle humaine, cernable, discernable. Avec Moïse, que jappellerai désormais Moshè, que choisir ? [4] Lécrivain énumère alors toutes les phases de la vie de Moïse depuis sa découverte sur le Nil, son enfance chez Pharaon puis son face-à-face avec les pouvoirs ennemis, sa longue marche vers lEst de la Mer du Jonc, par étapes forcées, la quête des eaux amères et du pain des ciels... [5] Il le montre au Sinaï recevant des mains dElohïms les Tables de la Thora, la reprise de lerrance au milieu de lhostilité des tribus, larrivée près de la Terre Promise où Moïse séteint, exarque mystique dont loeil ne sest pas terni ni la sève enfuie, sur le mont Nebo. [6].
Jai appris en lisant ce livre des choses passionnantes sur ma propre religion et les deux autres religions révélées. André Chouraqui sait tout et les parallèles quil établit entre Moïse, Jésus et Mahomet permettent de comprendre la filiation qui existe entre le judaïsme, le christianisme et lislam : Maïmonide lenseignait: les trois religions abrahamiques, le judaïsme, le christianisme et lislam, malgré leurs conflits internes, jalonnent une même route, celle qui conduit lhumanité vers les temps messianiques.[7] Ainsi je navais jamais réalisé que pour les chrétiens Moïse était le libérateur dune nation alors quils considéraient Jésus comme un super Moïse, le libérateur non pas dune seule nation mais du monde. Jusqualors, quand je pensais au Christ je ne concevais pas quil pût être un nouveau Moïse comme le serait au VIIème siècle le représentant dAllah sur Terre. Cest par le truchement dAndré Chouraqui que jai découvert cette nouvelle façon dappréhender les choses, dans ma propre religion et les autres religions révélées [8].
Quand on lit Moïse, il semble quon soit en symbiose non seulement avec le héros mais également avec tout ce qui a provoqué sa venue et tout ce quil a déclanché après lui. Je me suis posée des questions qui ne métaient pas venues auparavant: je savais bien que Noé avait sauvé les espèces du déluge, quAbraham était le père dIsaac, Ismaël le frère dIsaac, je connaissais limportance de Joseph et de sa présence en Egypte mais depuis quAndré Chouraqui ma montré, véritablement montré Moïse au Buisson Ardent et décrit ses faces à faces avec Celui qui na pas de nom, El ou Allah, depuis quil me la décrit recevant la Torah des mains de son Elohim, je me demande: Comment les Juifs priaient-ils donc avant Moïse et à quels commandements obéissaient-ils? [9].
Jai dit un jour, à propos dAndré Brink et de Salman Rushdie, que jaimais les lire dans un ordre chronologique afin détudier leur évolution et leur maturation, si jose mexprimer ainsi. Pour ce qui est dAndré Chouraqui, le processus est différent parce quil nest pas un romancier: létude dun personnage renvoie à un autre et la chaîne sétablit sans que je ressente la nécessité daller du début vers la fin. Bien sûr Abraham vint avant Moïse et Noé avant lui mais jaurais pu tout aussi bien découvrir un point du livre qui me porte vers Jésus ou vers Mohamet. Et puis je nai pas une connaissance ou une familiarité suffisante avec lécrivain pour laborder comme des auteurs que je pratique depuis de longues années. Le premier livre de lui que jai eu entre les mains est son Coran [10] et je dois dire que je me suis délectée de ce long poème auquel il a certainement su conserver les qualités du texte arabe. Avant cela, seul le Cantiques des Cantiques avait su mémouvoir à ce point.
Jarrivais à la fin de ma lecture de Moïse quand jai eu rendez-vous avec mon ophtalmologiste. Comme toujours, nous avons discuté après mon examen de sujets divers. Je lui ai parlé tout naturellement de Chouraqui. Il avait personnellement lu sa traduction de la Bible, ne me précisant pas dailleurs sil sagissait de la Bible Hébraïque et du Nouveau Testament (vingt six ouvrages couronnés par lAcadémie Française en 1977) ou du volume La Bible (deux mille quatre cent trente deux pages publiées dix ans après la première traduction gigantesque). Il men a parlé en termes élogieux quil na pas eu pour Moïse. Comme le Dr Robert ne sest pas étendu sur ce dernier sujet, jai tenté de comprendre les raisons quil pouvait avoir de réagir négativement à un livre et à des réflexions que jai abordés comme si tout cela coulait de source.
Jai donc imaginé le scénario suivant: Le Dr Robert, pour autant que jaie pu en juger, est dorigine chrétienne sinon catholique romaine. Lophtalmologie ne loccupe pas au point quil ne puisse avoir dautres intérêts, culturels ou religieux. Ceci, je peux le deviner aisément puisquil ma dit se référer souvent à la Bible de Chouraqui et avoir lu son Moïse. Il sen tient peut-être aux oeuvres judéo-chrétiennes puisquil na pas lu son Coran. Je me suis alors posée la question : Un chrétien peut-il recevoir le livre de la même façon quun juif ? Je ne suis ni mage ni devin. Je ne peux donc faire que des suppositions ou me poser des questions. Je ne crois pas que le Dr Robert ait été choqué par la filiation que lauteur établit entre Moïse, Jésus et Mahomet, tous trois libérateurs à des titres tout de même différents: Moïse fut le libérateur dune communauté en esclavage et, les ramenant à la Terre Promise après une marche de quarante années dans le désert, il est dune actualité brûlante pour les Juifs. Les Chrétiens font bien sûr de Jésus un super-Moïse qui nest plus le libérateur dun peuple mais celui de lUnivers (une thèse à laquelle les Juifs et les Musulmans ne peuvent souscrire puisquils ne reconnaissent pas lUniversalité des Evangiles). Mahomet, lui, est le libérateur dun peuple soumis au paganisme par les hommes puissants de La Mecque, ce qui lapparente plus à Moïse quà Jésus. André Chouraqui dit de lui: Mûhammed lutte pour imposer au monde - et dabord en Arabie - la foi qui lhabite, il fait la guerre aux tribus polythéistes pour faire entendre la voix dAllah.[11]
Le Dr Robert a peut-être été choqué par le style ou par certains mots de lauteur dont jai dû moi-même rechercher la signification dans mon dictionnaire hébraïque mais jai limpression quil les connaît aussi bien que moi. Alors je dois peut-être envisager une réaction aux dix Commandements de la Torah et aux 613 mitsvot [12] dont André Chouraqui montre presque à chaque page, ce qui peut le faire paraître répétitif, quelles font des Juifs un peuple unique choisi par Elohim pour le conduire à la Terre Promise, non pas un peuple exemplaire puisquil a failli souvent à la parole dElhoim ou de son prophète Moïse et quil est à plusieurs reprises - lépisode le plus connu étant celui du Veau dOr parce quil a eu lieu dans le désert durant labsence de Moïse - retombé sous lenvoûtement des idoles, mais un peuple qui, au cours des âges et à lencontre des peuples pharaoniques, grecs ou romains, a sauvé malgré les persécutions constantes auxquelles il a été soumis, malgré la Shoah, ses rites, sa langue et conservé envers et contre tous, chevillée au corps et à lâme, lespérance de retrouver cette Terre Promise. Lune des premières phrases que lenfant juif retient - jen ai fait personnellement lexpérience lorsque jaccompagnais ma mère à la Synagogue le jour de Rosh Ha-Shana, notre Nouvel An, est Lan prochain à Jérusalem.
Si André Chouraqui ne cesse de montrer le caractère exceptionnel du choix dElohim et les faveurs quil accorda au peuple élu (avouons quentre chacune les vicissitudes ne manquèrent pas!), il explique et je ne lavais jamais aussi bien compris comment Elohim et son prophète à travers lui demandent aux seuls Juifs de ne pas adorer ou construire des idoles. Le judaïsme nétant pas une religion prosélyte : Relisez ma Thora. Je nai jamais nié lexistence des Elohïms, je nai jamais dit un mot de critique à lencontre des dieux de lEgypte. Jétais en conflit contre Pharaon et ses bagnes, non contre ses dieux, ses temples, ses prêtres[13], toutes les autres communautés religieuses font ce quelles veulent à ce propos et ne sont pas à dédaigner pour autant. Linterdiction concerne les seuls Juifs et le Dr Robert nous reproche peut-être, à nous les Juifs en général et à André Chouraqui en particulier, un péché dorgueil qui en est peut-être un pour ceux qui nous observent mais ne la jamais été pour nous-mêmes.
Venons-en alors aux évènements actuels. Lanalyse quen fait André Chouraqui est peut-être la source du désaccord que jessaie de mettre à jour. Ce serait mal connaître lauteur, ancien maire-adjoint de Jérusalem, que de le voir les occulter. Ce grand humaniste ne peut être du côté des extrémistes. Jaimerais que le Dr Robert se reporte à la page 478 du livre, au paragraphe qui commence par A lexemple de lIsraël biblique, le nouvel Israël est sculpté dans la cellule génétique de lhumanité entière, mariant en un seul peuple des hommes venus de tous les âges de lHistoire, de toutes les races et de tous les horizons de la planète. En cela déjà, il répond à sa vocation dêtre le peuple de lAlliance." [14] Si le lecteur sarrêtait à cet endroit précis, il pourrait rétorquer avec raison: oui, mais tous ces peuples ont en commun dêtre juifs et par conséquent davoir été choisis pour une destinée bien précise mais apparemment bien solidaire. Cest la raison pour laquelle lauteur ajoute : Mais une fois de plus sa situation géographique le met en demeure, sil veut survivre - et avec lui lhumanité entière - de contribuer à réaliser de nos jours et ensemble lutopie prophétique de la paix et de lalliance universelle des hommes, races, cultures, religions et nations. Le mosaïsme de ses avatars hébraïques, chrétiens et islamiques a généreusement préparé les moissons de lavenir: tout est prêt pour la parturition du monde qui vient. [15]
En ces temps difficiles où lutopie prophétique évoquée par Chouraqui semble être remise en question où à tout le moins reportée, où tout ne semble pas encore prêt pour la parturition du monde qui vient, il ne faut jamais cessé de croire en des lendemains meilleurs. André Chouraqui dont lenfance algérienne sépanouit sous linfluence des trois courants et qui ne savait pas encore à quel point lavenir serait assombri a-t-il eu tort de sexprimer ainsi : Le Proche-Orient nouveau sera constitué par lassociation des peuples actuellement en guerre, les Israéliens, les Jordaniens, les Palestiniens, unis dans le cadre dune confédération qui, avec le temps, pourra se transformer en une fédération ouverte aux autres Etats de la région et intégrée dans une union méditerranéenne en voie démergence. Ainsi pourra prendre lieu dans lhistoire la réconciliation attendue des fils dAbraham. Jérusalem, capitale dIsraël, capitale du judaïsme, du christianisme et de lIslam, au carrefour de lEst et de lOuest, du Nord au Sud, aura pour vocation de devenir la capitale de la confédération des peuples dIsraël, de Jordanie et de Palestine, unité à lentité euro-méditerranéenne en voie détablissement sur tous les rivages de la Méditerranée. [16]